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Pau droit public (PDP)
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Politiquement correct : gare au retour de bâton

https://www.lepoint.fr/invites-du-point/bechillon-politiquement-correct-gare-au-retour-de-baton-03-09-2019-2333213_420.php

CHRONIQUE. Châtier son langage pour ne pas heurter les plus vulnérables, ce n'est pas si mal, mais ce n'est pas sans risques. Alors prudence !

Le president bresilien Jair Bolsonaro estime que son election a libere le Bresil du politiquement corect.
Le president bresilien Jair Bolsonaro estime que son election a libere le Bresil du politiquement corect.

Le président brésilien Jair Bolsonaro estime que son élection a libéré le Brésil du politiquement corect.

© Cris Faga / NurPhoto

Il y a une trentaine d'années, un de mes vieux amis, cloué de longue date sur un fauteuil roulant, m'expliquait que la vogue américaine du « politiquement correct » était une des meilleures choses qui soient arrivées au monde occidental. J'étais spontanément allergique à ce mouvement mais, parce que l'idée d'en penser du bien venait de lui, je l'avais prise au sérieux. S'agissant de décrire les attentes et les besoins de ceux qui se sentent vulnérables, il savait de quoi il parlait.

Je discute du mouvement #MeToo, ces jours-ci, avec quelques jeunes adultes. Vingt-cinq ou trente ans ; pas mal d'expériences utiles pour parler avec intelligence des relations entre les hommes et les femmes et de ce que cette nouvelle police des mots et des manières d'être a pu changer ; assez dessalés, pas bégueules, gentiment provocateurs sur le terrain sexuel et pas dupes un seul instant de l'absurde tyrannie des modes.

Or, je découvre qu'ils jettent un regard assez positif sur ce qui s'est passé. Les filles s'affirment, mieux comprises et un peu moins mal protégées. Quant aux garçons, ils disent prêter plus d'attention à la manière dont leur attitude peut être perçue, quoi qu'ils en pensent eux-mêmes. Ce n'est pas si mal. À bien des égards, ça ressemble même à un progrès et je ne me vois pas jeter ce bébé avec l'eau de son bain au seul prétexte de mon horripilation devant tout ce qui prétend châtier mon langage.

Cela étant, mieux vaut ne pas renoncer à tout esprit critique et accepter aussi de voir le danger là où il se présente. N'oublions pas que la victoire électorale et la popularité persistante de l'actuel président des États-Unis doivent beaucoup à son « incorrection » revendiquée. Clint Eastwood avait été l'un des tout premiers prophètes de son triomphe en plus d'y avoir contribué. Il avait expliqué qu'il n'aimait pas grand-chose chez Trump, mais qu'il voterait pour lui parce qu'il n'en pouvait plus de la political correctness, et qu'il ne serait pas le seul. Il ne s'était pas trompé. Nous devrions prendre ça au sérieux.

Regardez les grands gagnants du moment : les Bolsonaro, les Salvini, les Farage, leurs équivalents en Europe de l'Est ou un peu partout ailleurs. Ils n'ont pas seulement en commun de dire des horreurs à longueur de journée. Ils partagent aussi d'avoir construit leur popularité sur le ras-le-bol que leurs électeurs ont de ne pas pouvoir en dire assez !

Un énorme retour de bâton se profile à l'horizon des leçons de savoir-vivre données au peuple par les pouvoirs publics

Le fait est que les gens détestent se voir donner la leçon ; qu'ils veulent jouir de leur condition d'adultes. Peut-être même qu'ils la perçoivent d'abord comme ça : comme le droit, défendu aux enfants, de dire enfin ce qui leur chante sans avoir à se faire reprendre. Dans un monde sur lequel nous autres, individus, n'avons pas de prise ; face à des réalités (économiques, sociales, environnementales) auxquelles nous ne pouvons à peu près rien, je n'exclus pas que nous tenions le langage lui-même pour le lieu de la seule et dernière souveraineté possible. Pour en massacrer la forme autant qu'il nous plaira – et Dieu sait que nous ne nous privons de rien dans ce domaine – mais surtout pour dire tout ce qui nous passe par la tête parce que c'est finalement la seule chose qui soit, pour de bon, à notre entière disposition : la matière de la dernière liberté absolue.

Si je ne me trompe pas là-dessus, cela signifie que, quoi qu'il en soit de la justesse de la cause, il est devenu effroyablement dangereux de sermonner politiquement les gens au sujet de ce qu'ils disent ou de la manière qu'ils ont de le dire. Tout nous montre qu'un énorme retour de bâton se profile, dans les urnes et ailleurs, à l'horizon des leçons de savoir-vivre données au peuple par les pouvoirs publics. Or, comme on devrait le savoir, il y a là un risque vital pour ce qui subsiste du projet d'une société ouverte, gouvernée par la raison et demeurée fidèle aux principaux enseignements de son histoire.

Comment trouver la bonne mesure ? C'est assez simple : légiférer le moins possible dans ce genre-là, le plus rarement possible et seulement après y avoir beaucoup réfléchi. Et comme je vois nos chers parlementaires foncer en sens inverse avec enthousiasme et délectation, je m'inquiète pour l'avenir. Beaucoup.

* Agrégé de droit public, Denys de Béchillon est professeur à la faculté de droit de Pau et responsable du comité scientifique du Club des juristes

Méfions-nous de l'épiphanie thermiqueDenys de Béchillon

https://www.lepoint.fr/5 juillet 2019

CHRONIQUE. L'urgence écologique qui saisit actuellement les Français ne doit pas faire oublier les autres problèmes auxquels notre société est confrontée.

Par Denys de Béchillon*
Publié le 05/07/2019 à 06:16 | Le Point.fr
Un Gilet jaune porte le drapeau d'Extinction Rebellion, ce mouvement qui reclame des mesures urgentes pour stopper la 6e extinction en cours.

Un Gilet jaune porte le drapeau d'Extinction Rebellion, ce mouvement qui réclame des mesures urgentes pour stopper la 6e extinction en cours. 

© Frédéric Scheiber / Hans Lucas

    • Interview de Monsieur Denys de BéchillonRIC : "Notre Constitution est sûrement désenchantée, mais tant mieux"

      Revue des deux mondes, entretien par Antoine Lagadec

      4 janvier 2019